Luc Alleaume - Photographe Tireur
"La photographie aurait-elle pour mission de toujours relancer innocemment bien sûr, notre potentiel créatif et narratif ? Nous faisant parler d’elle-même et de nous mêmes à l’infini ainsi que des mondes sensibles, flous, fragiles et éphémères qu’elle représente ? On peut le croire, depuis 150 ans. Eternelle pertinence des images fixes et silencieuses, la photographie, serait pourquoi pas, une jeune fille merveilleuse et pleine de malice, menant double vie. Elle exigerait donc deux chambres (pour combien de temps encore ?) bien distinctes, une très petite et une très grande. L’une noire, l’autre rouge, contemporaines de Stendhal à la fin de sa vie. Dans la seconde, la plus grande, se tient un important personnage : l’homme invisible (appelé tireur). Ce magicien de l’alchimie dans sa rouge chapelle est un peintre inactinique en puissance… Cette montée d’escalier par exemple qu’il décide de noircir, alors qu’on peut facilement révéler ces détails… L’homme invisible, encore lui, seul capable de faire apparaître sur les plus beaux papiers, les subtils parfums d’un négatif. Voilà le grand numéro de l’argentique. Photographe et papier, toujours frères de lumière".
- Philippe THOMASSIN, photographe
Lorsqu’il s’adonne à sa passion, Luc Alleaume essaie de devancer le tirage réalisé au moment du choix de la prise de vue. Un négatif demande une attention particulière suivant la traduction qu'on veut lui donner. Comme un couturier qui choisit ses tissus, le tireur décide du papier et de la chimie la mieux appropriée. Au fil des années, Luc Alleaume a testé de nombreux papiers et chimies. Afin de parfaire sa technique, il a exploré les procédés alternatifs (tirage au sel, kallitype KII, platine, palladium…) qui sont l'origine du tirage. Ces émulsions s'appliquent sur des papiers aquarelles et suivant le procédé, une fixation leur est propre. Dans sa recherche, il s'attache désormais à essayer de fixer l'image sur des supports atypiques (Fabienne) et d'y mêler des interventions chimiques qui révèlent que dans le noir et blanc il y a aussi de la couleur ! (Nathalie)
De son enfance, Luc Alleaume conserve le souvenir d’un rapport étroit avec le dessin. Déjà, à l’âge de sept ans, il affectionne la reproduction de bateaux et moteurs qu’il interprète en noir et blanc avec des mines de graphite. Il suivra également des cours de dessin industriel qui l’influenceront plus tard dans son travail plastique de la photographie notamment lorsqu’il raye volontairement des négatifs comme dans un geste pictural, non sans rappeler le cinéma expressionniste allemand des années 30, ou lorsqu’il corrige des plaques de verre photosensibles de la même époque pour en restituer toute la beauté.
Plus tard, grâce au jeu des rencontres, il côtoie des artistes et crée des relations qui lui offriront l’occasion de nouer des contacts autour de la photo. Ainsi dans les années 80, il est remarqué, on trouve "sa tête intéressante" et on lui propose d’être mannequin pour des catalogues de mode. Puis il en vient à s’intéresser davantage à ce qui se passe derrière l’appareil et commence son approche de la photographie. Dans les années 90, la prise de vue était un prétexte pour pouvoir réaliser des tirages. Son postulat de départ était d'ailleurs de travailler pour les photographes professionnels. Plusieurs projets ont vu le jour : illustrations d'un livre, pochette d'album musical et tirages pour des expositions. En 2002, Bertrand Delaporte, directeur artistique du festival d’été Musique sur l’Ile à Nantes découvre ses photos et lui propose d’exposer la série de photos intitulée "Le Village Inconnu", qu’il a tirée à partir de plaques de verre trouvées par hasard chez un antiquaire. C’est pour lui l'opportunité de montrer le travail de retouches qu’il a effectué sur ces plaques photosensibles anonymes, datant probablement des années 20-30.
Avec Guy Gérard
A force d'explorer les différents produits photographiques, c'est tout naturellement que Luc Alleaume a croisé la route de Guy Gérard, PDG de la société BERGGER.
A Paris, l’espace BERGGER est un lieu dédié à la photographie noir et blanc pour permettre à tous les passionnés de découvrir l’ensemble des papiers, films et produits de la gamme BERGGER à travers leur interprétation par des photographes professionnels lors d’expositions. Pour l’inauguration de cet espace en 2003, Guy Gérard a souhaité mettre en avant le travail du photographe tireur Luc Alleaume car "son approche très sensitive de la photographie et la pluralité des thèmes qu’il aborde, permettent de révéler les différentes tonalités et toute la richesse des gris qu’offre l’exploration de la photographie noir et blanc" (…). Bergger lui propose ainsi la primeur de présenter une trentaine de photographies de différents formats, sélectionnées parmi les très nombreux clichés qu’il a pris depuis une dizaine d’année.
L’exposition est organisée en deux parties : la première est un enchaînement de plusieurs triptyques : paysages maritimes et architectures industrielles mais également portraits et nus. La deuxième partie est réservée à la dimension technique de son travail et présente une table lumineuse et des négatifs, un travail de retouche sur plaques de verre, des tirages liés aux procédés anciens, une série de la même photo mais traitée différemment et des photos sur papier Arches de 850 grammes (Léa).
A l'heure où les enseignes comme ILFORD ou AGFA abandonnent la fabrication des produits argentiques à cause de la montée du numérique, BERGGER s'efforce de rester aujourd'hui en France l'un des seuls fournisseurs de papiers et produits pour usage professionnel. Les conséquences directes de ce phénomène de société sont d'une part la raréfaction des tireurs et de leur savoir-faire, et d'autre part l'explosion de la cote de la photographie d'art en argentique.
Avec Alain Coupas
Devant l'épreuve de la reconnaissance de leurs arts qui finalement relèvent autant d'un savoir-faire que d'une vocation, Alain Coupas, peintre contemporain et Luc Alleaume se sont trouvés au hasard d'une rencontre. Le maître mot entre ces deux artistes est bien, le partage. Sans fioriture ni hypocrisie que ne peuvent d'ailleurs concevoir leurs deux caractères spontanés, une histoire d'amitié est née et ne cesse de s'enrichir au fil du temps. Cette rencontre permet aujourd'hui de dire combien il est important de se nourrir de l'autre pour au début comprendre et ensuite reconnaître la qualité des œuvres, notamment quand – pour la photographie - le spectre du numérique menace et que le raccourci se fait dans l'esprit collectif de dire qu'"il est facile de faire de la photo !".
L'originalité de leurs travaux passe entre autres par les matériaux atypiques et la façon dont ils les utilisent. Chez l'un, la résine emprisonne les pigments colorés dans la toile et, chez l'autre, les produits chimiques ancrent les sels d'argent dans les fibres des différents supports. Ainsi, de leurs échanges artistiques sont nées des œuvres inédites qui mêlent la photographie à la peinture !
Depuis ses premiers pas avec les surfaces photosensibles, Luc Alleaume, en véritable passionné, ne cesse d'explorer tout le champ des possibles. Afin de perfectionner son art du tirage, il a expérimenté la plupart des types de papier (Prestige Guilleminot, Ilford, Agfa, Forte, Canson, Arches, Kentmere, Oriental et Bergger). Ceci additionné aux différents produits de révélateur (lith, platine, palladium…) ou autre virage (à l'or, sélénium…) multiplie le choix des teintes et des rendus. Pour cette raison, les photographies de Luc Alleaume ne sont pas de plates images en noir et blanc mais des visions qui sortent du cadre teintées d'ombre et de lumière, et comme il le dit lui-même "dans le noir et blanc, il y a de la couleur !". Ses recherches actuelles s'orientent d'ailleurs sur les interactions chimiques pour "coloriser" le tirage. En effet, les couleurs que l'on peut voir sur certaines photos ne sont en aucun cas des traces de peinture mais bien le résultat de croisement de produits avec du ferricyanure, de l'eau de javel…savamment dosés ! (La Séparation).
Tout comme dans le tirage, Luc Alleaume a su dans la prise de vue remonter à l'origine de la photographie pour ensuite faire du contemporain. En 1993, il acquiert son premier Leïca R6 dont tout le monde sait qu'il faut une certaine dextérité et expérience pour utiliser ce genre d'appareil. Puis en 1997, il s'offre un Leïca M6 qui restitue une haute définition d'image. Comme autrefois, ses prises de vues sont totalement réglées en mode manuel. C'est le photographe qui décide de l'image qu'il souhaite capter et non les hasards du mode automatique. A ce jeu-là, peu de personnes peuvent prétendre maîtriser parfaitement cet art de la prise de vue, c'est-à-dire contrôler la vitesse d'obturation et l'ouverture du diaphragme en fonction de l'effet recherché. C'est ainsi qu'en 2000, désirant obtenir encore plus de précision et de netteté dans ses images, Luc Alleaume décide d'acquérir sa première chambre photographique 4/5. Communément, nous avons tous en tête la vue du photographe caché sous son tissu noir derrière son appareil brandissant son flash. Revisitées avec les matériaux actuels, ces chambres photographiques sont aujourd'hui les appareils qui offrent la meilleure définition et qualité d'image, sans comparaison avec le numérique. En outre, ce qui intéresse Luc Alleaume c'est qu'elles sont spécialement adaptées pour tirer des grands formats. En 2004, il passe à une chambre photographique pouvant recevoir des négatifs 20/25. Ayant testé tous les formats, il affectionne particulièrement les moyens formats, type 30 x 40 ou 50 x 60 mais sa dernière performance est d'avoir réalisé un tirage lith de 1m x 1.25m (Les Baigneurs).
En autodidacte jamais rassasié, Luc Alleaume désire aujourd'hui parfaire sa maîtrise des grands formats et rechercher des nouvelles alliances chimiques au service de son esthétique photographique. Son art allie véritablement la technique ancestrale de la photographique argentique et la modernité qu'il apporte à travers l'originalité de ses prises de vues et l'interprétation de ses tirages. Loin d'être un cliché, la photographie de Luc Alleaume est résolument contemporaine.
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